Le destin du malade mental en Algérie


Le mois dernier, un colloque international s’intitulant « la santé mentale dans tous ses états» fut organisé par le Laboratoire Interdisciplinaire Santé et Population rattaché à  l’Université de Béjaïa. La thématique fut l’objet d'un débat constructif. Chacun des conférenciers a tenté d’apporter une réponse - qu'elle soit philosophique, psychosociologique ou économique - au phénomène de la maladie mentale en Algérie. Je rappelle à ce titre que l’Etat a laissé ce problème tomber dans le gouffre du déni et de l’indifférence. « Le fou » étant souvent considéré comme exclu de la société. C’est dans ce contexte que j’ai évoqué lors de mon intervention sa
« double souffrance », une indicible souffrance que l’on ne saurait désormais plus cacher.

Comme nous le savons tous, les troubles mentaux sont à l’origine de l’invalidité, de l’incapacité et de la détérioration de la qualité de vie des sujets qui en souffrent. On remarque même qu'ils peuvent générer des phénomènes de stigmatisation et d'exclusion sociale bien visibles (rejet familial et social, perte des droits fondamentaux, etc.). Selon les résultats de l’enquête Santé Mentale Population Générale (SMPG) menée par le Centre Collaborateur de l’OMS sur un échantillon de 900 individus, 65% de sujets présentent au moins un trouble psychique (1). Loin d’être un phénomène fortuit, cette forte prévalence des troubles mentaux est l’expression d’un mal-être social qui se traduit par certaines conduites suicidaires et/ou déviantes.
L’effet traumatisant de la douloureuse histoire du pays (guerre civile, violence sociopolitique...) et le climat anxiogène (attentats, banditisme, délinquance...) qui y règne actuellement ont donné naissance à des désordres mentaux récurrents et parfois graves. En effet, le malade présente parfois tant d’attitudes incompréhensibles qu'il se retrouve en marge de la société. On peut dire ici que « le marqueur » la maladie mentale s’impose en tant que différence durable. Bien qu’arbitraire, cette dernière est culturellement nécessaire pour l'individu, en vue de le protéger de l’inconnu d’autant plus que l’opinion publique n’a que peu de connaissances sur ce qu’est réellement une maladie mentale. Il semble que le repérage des signes de la maladie mentale passe d'abord par la stigmatisation et l’exclusion du malade. En plus de sa souffrance psychique, ce dernier subit alors l'épreuve de la maltraitance sociale. Or – nous en sommes  tous conscients – l’exclusion, au même titre que la discrimination, est une sorte de déni de la fraternité. Bien entendu, l’expérience de la maladie mentale constitue une sorte d'agression de l’intégrité mentale. Chacun interprète cette « faille existentielle » selon les croyances socioculturelles dominantes (possession, malédiction…). Dans la société algérienne marquée par des logiques traditionalistes, la maladie mentale est perçue comme une prise de possession de l'esprit humain par un être démoniaque ou satanique (le Djinn ou les Djnouns). Cette interprétation culturelle (2) permet à la société d’occulter certains de ses dysfonctionnements. Elle donne également à l’individu la possibilité de camoufler ses problèmes, lesquels s’expriment plutôt dans un langage symbolique, non psychologique.
La maladie mentale est généralement associée, dans l'imaginaire social, à la violence et à la dangerosité. Ce qui explique en partie les attitudes stigmatisantes en résultant, souvent liées à une logique d'enfermement. La stigmatisation reflète, encore faudrait-il le préciser ici, une triste réalité sociale qui conduit l’individu à l’isolement, à l’exclusion et à la précarité.
 

Mais qu’en est-il en Algérie plus précisément ? Dans notre société, l’exclusion est assimilée à un "non-événement" en raison de l'absence de politique de santé mentale. Or, les données issues de l’enquête SMPG montrent en effet que l’exclusion est une réalité sociale à laquelle le malade est largement exposé. Le « fou », le « malade mental » et le « dépressif » sont considérés comme des exclus de la famille ; du travail et de la société. Cette absence de tolérance à l’égard du malade met en évidence l’existence de représentations négatives sous-jacentes, à savoir la dangerosité, la violence et incurabilité du sujet en souffrance.

En définitive, la maladie mentale entraîne une certaine incapacité chez les individus en souffrance qui traversent une situation initiale « d’absence passagère ». Cette absence est perçue par la communauté comme un signe de faiblesse sur laquelle se fonde une ségrégation sociale entre malades et non-malades, entre « eux » et « nous ». Le processus de stigmatisation à l'œuvre peut alors entraver toute demande d’aide et de soutien psychologique. Dans ces conditions, le malade différera, même inconsciemment, la demande de consultation avec le professionnel de santé. Ce dernier n’interviendra que plus tard afin de prendre en charge une pathologie, devenue à la fois grave et chronique. Dans notre culture, la consultation psychiatrique n’est envisagée que dans les cas extrêmes où le malade manifeste des comportements hétéro/auto-agressifs qui dépassent largement les capacités d'un guérisseur traditionnel, un marabout ou un charlatan. Le recours aux soins traditionnels est encore en vigueur notamment dans le milieu rural. Souvent, ces derniers profitent de la vulnérabilité des malades pour s’enrichir et nourrir un « ego démesuré». N’est-il pas urgent de stopper ce
« business sauvage » au détriment de la santé mentale d’individus au bord du désespoir?

En Algérie, le malade est d'autant plus isolé qu'il est confiné en milieu asilaire. Sa réintégration dans la société est alors peu envisageable tant les tabous et les préjugés y sont prégnants. Socialement, on assigne alors au patient le statut de « fou » parce qu'il représente un danger potentiel et/ou réel. Le malade survit, « déraciné », dans des espaces clos aménagés par la société (service de psychiatrie, domicile, etc.). Blessé par le regard de l’autre, il se renferme sur lui-même, à la fois retiré et invisible. C’est une sorte de case de «provisoire durable» qui le projette dans un état de pivotement permanent : « ni entièrement exclu, ni définitivement inclus».
Côté prise en charge, on remarque qu'aux services de soin défaillants s'ajoute une politique de maintien à domicile. La famille est alors contrainte de s’investir davantage dans l'accompagnement du malade mental. Or, cette famille circonstanciellement «auto- institutionnalisée» est elle-même victime parfois de stigmatisation. Elle tente en vain de pallier  le manque des ressources sanitaires. Mais il s’agit bien sûr d’un "bricolage" temporaire, une sorte d'aménagement fragile en vue d’aider le malade. L’institution n’intervient qu’en dernier recours, c’est-à-dire, lorsqu’elle doute de la capacité de la famille et de la communauté à apporter le soutien nécessaire aux malades. L’organisation des soins se résume donc à de simples mesures d’enfermement ! En vérité, on ne soigne pas le malade ni même la souffrance qui l'assaille, mais on cherche plutôt à se protéger en éliminant la dangerosité apparente. C'est cette situation qui mène à la résurgence d’une « exclusion résiduelle », qui va à l'encontre de valeurs humaines universelles (le droit aux soins, le droit à la compassion, le droit de cité, etc.).
 
Ce qui témoigne, de mon point de vue, du déni d’un citoyen en souffrance. D’ailleurs, de nombreux malades mentaux échappent au regard de l’institution psychiatrique, celle-ci ne disposant pas de moyens suffisants. Elle atermoie et traîne souvent dans les procédures administratives ou autres (le problème de gestion du service de pédopsychiatrie de Chéraga en est un exemple édifiant). Concentrées bien souvent en dehors de l’espace citadin, l’offre et l’organisation de la prise en charge se réduisent le plus souvent à des soins d’urgence. Il est à souligner au passage que l'ensemble des mesures en matière de santé mentale révèlent de fortes disparités locales puisque certaines régions bénéficient d'équipements conséquents en termes de services psychiatriques, tandis que d'autres sont dépourvues de tout le nécessaire à la prise en charge du malade. Ce problème tient essentiellement à une gestion approximative des affaires sanitaires et à un manque flagrant de planification et d’investissement. A défaut de structures de soin, la rue constitue parfois un espace privilégié pour accueillir la « folie». Car la plupart des patients-notamment les survivants de la psychiatrie- se désocialisent et se retrouvent en marge des balises communes : sur le seuil . Symboliquement, ils forment une communauté d'hommes ayant perdu le sens de la vie, survivant tout juste aux frontières de la société. Cette situation d’exclusion n'est-elle pas à déplorer ? La santé mentale n’est-elle pas l'affaire de tous ? Elle devrait être réintroduite en force au cœur du débat politique et sociétal. Or, il n’y a pas en Algérie de politique de santé mentale ou d’initiatives concrètes menées pour lutter contre la stigmatisation et l’exclusion. D’où l’urgence, à mon sens, de définir des objectifs stratégiques visant l’élaboration de programmes de lutte contre la stigmatisation à court, moyen et long terme. C'est une politique qui doit passer par l’encouragement de certaines stratégies:
1) La mise en place d'une politique de recherche dans le domaine de la santé mentale est une phase importante en vue d’établir un véritable diagnostic global. Bien que plusieurs centres de recherche existent, aucune politique claire de la recherche scientifique n’a encore été mise en place. L’absence d’une véritable stratégie pour la promotion de la recherche et de la valorisation des résultats, notamment dans le domaine de la santé mentale en serait peut-être la principale cause.
2) La mobilisation conjointe des secteurs de la santé, du social et de l’enseignement. Cette démarche concertée regroupant les différents acteurs (médical, associatif, éducatif) est le seul moyen de lutter efficacement contre l’incompréhension, les poncifs, les préjugés et les jugements de valeur portés sur les personnes malades et leur famille.
3) L'articulation champ médical/champ social, qui est à même de briser les murs de l’asile psychologique afin d'en assurer l’ouverture sur la communauté. Il est nécessaire de dépasser la dimension sanitaire pour s’intéresser aux champs de l’insertion sociale (logement, emploi, participation à la vie sociale, etc.). C’est ainsi que l’on serait en capacité d'initier une politique d'assistance publique et sociale efficiente.
4) L'élaboration d'un programme de soutien aux familles, qui visera à compenser l'épuisement des parents du malade.
5) La création d'espaces d’échanges et de parole favorisera l’interaction sociale des personnes atteintes de la maladie mentale. Les associations contribueront également à la transmission de l'image des malades en tant que "citoyens actifs" tout en œuvrant à défendre leurs droits
 
En clair, une politique efficace de lutte contre la stigmatisation donne à la société la possibilité d’affirmer ses choix en matière de solidarité, de cohésion sociale et de citoyenneté. Il en ressort une sorte d’amour de «l’Autre» et de reconnaissance symbolique/formelle du malade en tant que citoyen à part entière. « Le besoin d'aimer ", écrirait Félix Voisin (1832-1925), " suppose des objets à aimer, et de cette force affectueuse innée résulte la grande et sainte loi de la réciprocité, de la solidarité mutuelle (…) vie de famille, esprit social, droit de cité, patriotisme, fraternité, hérédité, quelque nom que vous vouliez donner à cette solidarité, elle naît de la force affectueuse qui lie votre sort à celui de vos semblables » (3). C’est uniquement dans ce cadre que pourra s’instaurer, à mon humble avis, une véritable politique du «mieux vivre ensemble». Une politique dont le noble objectif sera à la fois de lutter contre l’exclusion sociale et la stigmatisation. Fondamentalement humaniste, la démarche vise en premier lieu à la reconnaissance de l’autre dans toute sa singularité. Certes le malade est un être «différent», mais un citoyen normal dont « la différence psychologique » devrait être acceptée et tolérée.

 


Chérifa Sider,

Docteur en Psychologie


Notes et références

1) L’enquête Santé Mentale Population Générale (SMPG) a été réalisée courant 2003 par le Centre Collaborateur de l’Organisation Mondiale de la Santé (CCOMS) en partenariat avec l’hôpital d’Alger et l’Institut National de Santé Publique (INSP).
2) Hajbi, M. (2006). Anthropologie et psychiatrie : regards croisés sur le Maghreb. Perspectives Psychiatriques; 45 : 151-6.
3) Voisin, F. (1858). Analyse de l’entendement humain. Paris: Baillière.
4) J’ai utilisé dans ce texte les termes « fou », « folie » et  « survivants de la psychiatrie » afin  de mettre en évidence les opinions dominantes relatives à la maladie mentale.